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Affaire Matzneff, quand l’émotion lève l’aveuglement

« La compassion ne peut être suscitée que par la souffrance d’une ou de quelques personnes perçues singulièrement et non par la souffrance d’une masse d’individus indistincts » écrit le sociologue Gérôme Truc .. La brutalité avec laquelle l’écrivain Gabriel Matzneff a été lâché la semaine dernière par la sphère littéraire et médiatique confirme la force d’un témoignage par rapport à des statistiques ou des énoncés de fait.
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Lâchage de l’ogre

L’écrivain de 83 ans n’a jamais caché son attirance pour les mineurs, il a même raconté certains de ses exploits, pour le plus grand bonheur de ses éditeurs et de ses lecteurs. « Ses galipettes coupables » telles qu’il les qualifie étaient largement connues des milieux littéraires et médiatiques. Mais il a suffi d’un témoignage bouleversant d’une de ses victimes Vanessa Springora dans son livre Le Consentement pour que ces mêmes pratiques paraissent soudain intolérables au regard des milieux intellectuels et médiatiques ainsi que de l’opinion et même de la justice. Suite à la parution du livre, le Parquet de Paris a décidé d’ouvrir une enquête sur Gabriel Matzneff pour viols sur mineurs. Et les associations luttant contre la pédophilie se sont réveillées, suite à une action engagée par l’une d’elles, l’écrivain est cité à comparaître pour apologie de crime. La maison d’édition Gallimard n’a pas attendu que la justice se prononce, elle a rapidement envoyé un communiqué à la presse pour annoncer qu’elle cessait de commercialiser le journal de Gabriel Matzneff dont elle publiait les volumes depuis 30 ans. Elle s’est même engagée à retirer les ouvrages présents en librairies, comme on retire les produits toxiques des rayons ?

Elle n’avait pas le choix, sachant que la polémique enflait depuis fin décembre, et n’était pas près de s’éteindre alors même que Le Consentement était plébiscité par les lecteurs. C’est sa réputation d’éditeur qui était en jeu. Elle avait beaucoup à perdre, sachant que les comportements déviants et le sexisme sont à l’origine de près de 30 % des bad buzz en 2019 et que l’opinion n’hésite plus à boycotter les marques qu’elles jugent sans scrupules.

Pour les mêmes raisons -la crainte du scandale- ceux qui collaboraient ou qui soutenaient l’écrivain, l’ont lâché progressivement publiquement. A commencer par le Ministre de la Culture qui a décidé de supprimer l’allocation annuelle publique dont il bénéficiait et Le Point qui a mis un terme aux chroniques de Gabriel Matzneff. Les Éditions Léo Scheer ont stoppé la commercialisation des ouvrages de l’écrivain. Sans oublier le mea culpa de Bernard Pivot accusé d’avoir accueilli sur son plateau Gabriel Matzneff avec complaisance et qui regrette de ne pas avoir eu la force de caractère de se soustraire aux dérives d’une liberté dont s’accommodaient ses confrères (autres médias). Quant à Frédéric Beigbeder, il a fait savoir sur C à Vous que l’écrivain maudit n’était plus son ami.

L’ogre est démasqué, tous ceux qui étaient en relation professionnelle voire d’amitiés avec lui ont intérêt à prendre leur distance.

Au risque d’être accusés d’hypocrisie ?

Les réseaux sociaux n’ont pas ménagé Gallimard. Les commentaires du type « chez Gallimard, ils viennent seulement de lire les livres de Matzneff qu’ils publient depuis 30 ans !! » ont fleuri sur Twitter notamment. Il est vrai qu’en 2015, l’éditeur écrivait encore au dos d’un livre de Gabriel Matzneff (Mais la musique soudain s’est tue ») : Trop beau, trop libre, trop heureux, trop insolent, trop de lycéennes dans son lit, ça indispose les honnêtes gens.

On peut comprendre que Gallimard ait opté pour une communication profil bas. Pour le moment, il ne souhaite pas commenter le communiqué qu’il a envoyé à la presse. Pas de communication visible non plus sur les réseaux sociaux, la maison d’édition préfère en pleine polémique commenter la commémoration de l’attentat contre Charlie Hebdo, en espérant avec ce sujet fort en émotion faire diversion ?

Dans tous les cas, étant donné que la responsabilité de cette triste affaire est collective, cette communication à minima est la moins risquée. Si l’éditeur avait pris la parole de manière plus forte, il aurait risqué de cristalliser l’indignation sur son nom et faire figure de bouc émissaire.

La responsabilité collective a ses limites

Ceci étant Gallimard et tous ceux qui ont soutenu G Matzneff n’ont pas intérêt à être pris à nouveau en flagrant délit d’associations avec … un malfaiteur. La récidive en matière de bad buzz « éthique » est lourde de conséquences. L’industrie de la création ne pourra pas toujours brandir le joker du changement d’époque et de la responsabilité collective pour échapper à la colère de l’opinion. Il appartient aux acteurs de l’industrie de la création de mieux intégrer l’éthique, dans le processus de choix des artistes/œuvres qu’ils soutiennent. Est-ce que l’œuvre fait la promotion d’un comportement déviant ou est-ce qu’elle en minimise la gravité ? Ce type de questions doit désormais faire partie de leur réflexion. Nombre de comportements déviants tombant sous le coup de la loi, la réponse à cette question peut éclairer les décisions. Si Gallimard se l’était posée, y compris il y a 30 ans, il n’aurait peut-être pas publié G Matzneff. Étant donné que depuis 1945 la loi interdit toute atteinte sexuelle sur mineurs de moins de 15 ans, que G Matzneff insistait dans ses écrits sur les plaisirs qu’offre une relation avec un mineur et que ses œuvres ne relevaient pas d’une fiction mais d’une autobiographie en publiant ses journaux, Gallimard contribuait indirectement à promouvoir un comportement déviant.

Certes ce type de question étant subjective il vaut mieux la soumettre à discussion dans le cadre d’un comité d’éthique ou une autre instance de ce type et éviter par excès de précaution de censurer toute œuvre controversée.

Comme l’Unesco par exemple qui a couvert ses statues gréco-romaines d’un slip afin de ménager les sensibilités des visiteurs de ses locaux !

Marie Muzard MMC Spécialiste en gestion de crise et bad buzz Auteur de Very Bad Buzz (Eyrolles)

(1) Gérôme Truc Sidérations, une sociologie des attentats PUF 2016
14 janvier - par MMC

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